> Se consacrer à un seul domaine du design graphique vous semble-t-il une évidence ?
> Est-ce un choix ou une fatalité ?

Evidence, peut-être pas, c’est comme fatalité, ce sont des mots très forts.
En fait nous sommes tous en quête du job qui revient régulièrement.
C'est moins éprouvant que d'être constamment à la recherche d'un nouveau client.
Et tant qu'à faire, dans un secteur d'activité qu'on aime bien. Ça c'est l'évidence.

Ensuite les choses se construisent petit à petit, on favorise plus ou moins consciemment
cette préférence, qui permet un peu d’assise…, et (10 ans plus tard) on se rend compte
qu'on ne fait (presque) plus que ça. Ça c'est la fatalité.

Autrement le design* est une jeune société qui heureusement n’est soumise ni à l’évidence,
ni à la fatalité. Certes, l’univers musical reste notre jardin des merveilles. 
Mais ça n’exclut pas de répondre aux demandes d’autres clients qui travaillent
dans des univers très éloignés du disque et qui sont par exemple à la recherche
d’une image plus “jeune” ou plus “chic” de leur activité.
D’autres part, je réalise des films publicitaires, des clips et des génériques,
en marge de mon travail au sein d’ALD*.

 

> Votre parcours explique-t-il votre choix ? (cela relève-t-il d'unchoix ou d'un concours de circonstances)

Un peu des deux.
J'ai acheté mon premier disque à 9 ans. Je m’en souviens comme si c’était hier.
Je ne savais même pas qui étaient les artistes, mais j’étais très impressionné
par la superbe pochette (The Harder They Come – Island Record)
et le choc fut encore plus intense à l’écoute du vinyle. Très rapidement
tout mon argent de poche est parti dans les disques… Un peu plus tard, ado,
j’ai découvert les concerts. Les vacances, c’était être “roadie” sur les tournées,
ou bien de faire l’expérience
de la radio-libre en 81... La musique a toujours été présente, importante.
Ma famille n’était pas musicienne, je n’ai jamais su jouer d’un instrument,
mais je m’en imprégnais par tous les à côtés.

J'ai fait ma première pochette à la sortie de mes études de graphisme “par hasard”,
à la faveur d’une rencontre avec une photographe totalement abracadabrante.
Par hasard aussi il s’agissait du nouvel album de Ray Charles pour Warner Bros Records-USA.
RAY CHARLES ! La légende vivante du rock ! un vrai album, hein, attention, pas une compile,
un truc officiel. Je n’en revenais pas.

Ce travail à été remarqué. Démarcher les maisons de disques françaises
fut dès lors beaucoup plus facile.

 

> Est-ce que des considérations (affinités, compétences..) techniques entrent en jeu ?

Il y a sans conteste une facilité à travailler selon ses affinités.
Certaines rencontres avec des artistes font écho à des sensibilités partagées.
En général, le résultat s’en ressent. Néanmoins j’ai toujours été un adepte
de l’exercice de style, musicalement comme graphiquement.
Je ne comprends pas l’enfermement dans une chapelle.
C’est comme être hooligan plutôt que d’apprécier le beau jeu.
Aller de Michel Petruccianni à Raphaël, en passant par Pro zak-trax
ou Keren Ann, est pour moi un plaisir en soi.

 

> Avec les années, pensez-vous que cet engagement soit confortable ou désavantageux ?

Ni confortable, ni désavantageux. Nous sommes toujours jugés comme au premier jour.
Les maisons de disque ont plutôt la dent dure et nous travaillons
dans un univers extrêmement concurrentiel.

 

> Est-ce compatible avec le statut d'indépendant ?

Rien n’est impossible.

 

> Les agences sont-elles rassurées par des parcours spécialisés ou des touches à tout ? (si agence, pourquoi avez-vous intégré cette agence ?

La spécialisation donne une forme de garantie, en termes de savoir faire et d’efficacité.
Mais pour autant, la capacité à emprunter des chemins de traverses et explorer
d’autres territoires peut aussi être un atout. On peut être un touche-à-tout de talent
et les clients savent parfois le reconnaître, mais c’est vrai que les graphistes connus
dans leur domaine d’activité les rassurent. C’est d’ailleurs le cas dans tous les champs
du graphisme, que ce soit pour les affiches de film, la mode, la presse,
la pub, la com interne, la grande conso, etc.

 

> Voyez-vous une variété dans votre travail ?

Il y a autant de diversité qu’il y a de styles musicaux. Chacune porte ses inventions graphiques,
ses bricolages de typo. et d’image pour évoquer au mieux la personnalité de l’artiste
et être le reflet de l’univers de l’album. Ce qui m’importe n’est pas forcément de faire
une “belle image” au sens esthétique, mais tenter de lui donner une force et une originalité,
qui en feront une “vraie” pochette de disque. C’est pour ça aussi que j’ai le sentiment
de ne jamais refaire la même chose.

 

> Notre société actuelle (école, structure économique, loi du marché) encourage–t-elle à la spécialisation ou à la pluridisciplinarité ?

Elle encourage probablement à la spécialisation; la loi de l’offre et de la demande
impose de trouver une niche pour garantir sa pérennité, mais cela n’empêche pas
d’aller d’un monde à l’autre. Paradoxalement, c’est ma spécialisation qui m’amène
à travailler pour la mode, la presse ou le luxe.

 

> Comment se renouveler / se ressourcer ?

Par la contemplation et la pêche à la ligne.

 

> Continuez-vous à progresser ? Votre spécialité évolue-t-elle ?

Mon domaine subit une énième transformation technologique. En moins de 60 ans,
le support sonore a subi 4 évolutions technologiques majeures.
Après le phonogramme, vint l’âge d’or du vinyle, enterré à la fin des années 80 par le compact-disc,
qui lui-même est en train de vivre, probablement, ses dernières heures. 

La grande différence entre cette mutation et les précédentes,
c’est que pour la première fois le nouveau support (l’informatique)
est dissocié de l’industrie musicale. Auparavant le mange-disque, la chaîne hi-fi,
la cassette ou le compact-disc, étaient le plus souvent produits
au sein de grandes entreprises, qui investissaient dans les labels musicaux.
Les Disques Philips ou Sony-Music en sont le résultat et l’on peut dire que la grande industrie
a en quelque sorte favorisé le foisonnement et l’éclosion des artistes.

Mais aujourd’hui, pour la première fois, on semble négliger la source,
c’est-à-dire les artistes. On va peut-être voir se créer de nouveaux labels,
financé par Apple, Microsoft, ou même pourquoi pas, par des opérateurs téléphoniques
ou des fournisseurs d’accès. Ce serait logique, car ce sont eux les vrais gagnants
de cette nouvelle évolution. L’image téléchargeable sur un écran de téléphone
deviendra peut-être un jour la norme. Qu’advient-il alors de l’objet-disque
et donc de sa pochette ? C’est pour nous probablement la fin de l’ère du papier
et les graphistes mériteront vraiment d’être appelés infographistes.

 

> Quelles sont vos envies professionnelles ?

Je réfléchis depuis quelque temps à des projets d’édition casse-gueules,
pas rentables du tout, mais très tentants.

 

> Comment êtes-vous perçu dans votre entourage ?

J’ai des clients qui reviennent.

 

> Avez-vous fait des entorses à cette pratique mono taches ? Quels sont vos garde-fous ?

Plein d’entorses et c’est vrai, ce sont des garde-fous.